Lorsqu’un des plus grands pionniers de la technologie met en garde contre les dangers potentiels de l’intelligence artificielle, il est temps de l’écouter. Dans son essai récemment publié, intitulé « L’ère tumultueuse de l’IA est là. The choices we make now are critical », l’ancien PDG de Microsoft, Bill Gates, ne mâche pas ses mots : le monde ne se prépare pas suffisamment au choc social et économique provoqué par l’intelligence artificielle.
L’impact de l’IA est sous-estimé
Selon Gates, beaucoup de gens sous-estiment l’impact de l’IA. De nombreux observateurs pensent que la révolution de l’IA se déroulera comme les précédentes révolutions industrielles, les emplois qui disparaissent étant à terme remplacés par d’autres. Selon Gates, cette comparaison ne tient pas la route. Pourquoi ?
- Remplacement des capacités cognitives : alors que les anciennes technologies prenaient en charge le travail physique ou routinier, l’IA remplace pour la première fois les capacités humaines de réflexion et de raisonnement
- Vitesse extrême : alors que les transitions précédentes s’étalaient sur plusieurs générations, l’IA s’impose en quelques années seulement dans pratiquement tous les secteurs. Elle fonctionne en effet sur les appareils et les réseaux que nous utilisons déjà aujourd’hui.
- Pression au bureau et en usine : l’IA touche non seulement les emplois de bureau et les postes administratifs (service client, développement de logiciels, communication, etc.), mais aussi, grâce à l’évolution rapide de la robotique, le travail physique dans l’industrie, la logistique et le bâtiment.
Trois risques majeurs pour la société
Dans son essai, Bill Gates met en évidence trois dangers imminents.
- Perte d’emplois et baisse des revenus : L’IA incite fortement les entreprises à remplacer les travailleurs humains par des algorithmes et des robots moins coûteux. Sans intervention, cela conduira à un cercle vicieux de pression concurrentielle, de baisse de l’emploi et de bouleversements sociaux.
- Abus et cybercriminalité : Les mêmes modèles d’IA qui accomplissent des tâches utiles permettent également aux personnes malintentionnées de mener beaucoup plus facilement des cyberattaques, de diffuser de la désinformation ou de perturber des infrastructures essentielles (eau, électricité, etc.).
- Atteintes aux relations humaines et à l’esprit critique : L’essor des assistants IA et de la communication automatisée menace d’éroder les interactions humaines et de nuire au développement des jeunes.
Que faut-il faire ?
Selon Gates, il est illusoire de penser que les entreprises technologiques commerciales sont capables (ou disposées) à gérer correctement l’impact social de l’IA. Il propose trois lignes directrices concrètes :
- Le label « Réservé aux humains » (Human Reserved) : Les pouvoirs publics doivent réserver légalement certaines fonctions et certains secteurs au travail humain. Tout comme nous protégeons les espaces naturels contre l’urbanisation, nous devons protéger le travail humain, notamment dans les soins, l’éducation et certains rôles sociaux spécifiques, afin de préserver la dignité humaine et la cohésion sociale.
- Réforme fiscale (taxe sur les robots et l’IA) : Le système fiscal actuel favorise l’automatisation. Quiconque embauche un salarié paie des cotisations sociales et des impôts, tandis que les investissements dans les logiciels et les robots sont fiscalement déductibles. Gates plaide en faveur d’une taxe sur l’utilisation de l’IA et des robots. Cela freinerait le remplacement aveugle des salariés et permettrait à l’État de disposer de fonds à investir dans la formation, la reconversion professionnelle et la protection sociale.
- De nouvelles autorités de régulation internationales : Il est urgent de mettre en place des cadres nationaux et internationaux (comparables à ceux de la sécurité aérienne ou du contrôle de l’énergie nucléaire) afin de déterminer où et comment l’IA peut être utilisée.
Notre vision pour une transition équitable vers l’IA
Le fait qu’une personnalité telle que Bill Gates – figure de proue de l’industrie technologique et l’une des personnes les plus riches du monde – parvienne à ces conclusions souligne la gravité de la situation. En tant que FGTB, nous demandons depuis longtemps que le progrès technologique soit toujours au service des travailleurs et de la société – et non l’inverse.
Les points soulevés par Bill Gates se retrouvent également dans notre propre vision :
- Gouvernance publique et transparence : Les pouvoirs publics ne doivent pas laisser les rênes aux employeurs ou aux géants de la technologie. Les systèmes d’IA sur le lieu de travail doivent être soumis à des règles et à la transparence.
- Protection de l’emploi et des emplois viables : la technologie doit servir à alléger les tâches pénibles, dangereuses ou répétitives (soutien), et non à mettre les travailleurs à la porte (remplacement). Les gains de productivité générés par l’IA doivent en outre profiter aux travailleurs (par exemple via des salaires plus élevés ou – pourquoi pas – via une réduction du temps de travail sans perte de salaire).
- Taxer le capital et l’automatisation, pas uniquement le travail : Une taxe sur les robots et les systèmes d’IA est essentielle pour préserver notre sécurité sociale (retraites, soins de santé, chômage) lorsque les revenus du travail sont mis sous pression. Les salariés ne doivent pas payer la facture de la numérisation.
- Participation sur le lieu de travail : La mise en place de l’IA et des nouvelles technologies dans l’entreprise doit toujours faire l’objet d’une concertation avec les syndicats (comité d’entreprise, CPBW). Les salariés doivent avoir leur mot à dire sur les outils avec lesquels ils travaillent au quotidien.
En résumé : en tant que syndicat, nous sommes favorables au progrès technologique. Le débat porte avant tout sur la question de savoir qui récolte les fruits de ce progrès. Allons-nous faire en sorte que l'innovation profite à un petit groupe de personnes extrêmement riches et d'entreprises technologiques ? Ou allons-nous utiliser la technologie pour faire du monde un endroit meilleur pour tous ?